1962-2007 : un demi-siècle de dynamique démographique dans l’Ouest français

Abstract

Les données démographiques paraissent maintenant chaque année et alimentent un foisonnement de publications descriptives de court terme, au sein desquelles les explications économiques, certes importantes, sont exclusives. La conjoncture masque le poids pourtant fondamental de la structure. Cet article souhaite offrir un regard complémentaire, en donnant une analyse de long terme de la dynamique démographique des territoires de l’Ouest français, en quatre cartes. Celles-ci croisent les deux moteurs démographiques, que sont le bilan naturel (naissances-décès) et le bilan migratoire (arrivées-départs), afin d’identifier les territoires réservoirs de jeunes, les territoires de retraite qui accueillent les anciens, les territoires en dévitalisation ou au contraire les lieux de la pleine vitalité. Les explications synthétisent contexte économique et évolutions sociales de long cours.

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Mots-clés

population, démographie, bilan naturel, bilan migratoire, Ouest intérieur, Basse-Normandie, Bretagne, Pays-de-la-Loire, Poitou-Charentes

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Entre 1962 et 2007, l’Ouest français a connu une augmentation de sa population, passant de 7,5 à 9,8 millions d’habitants. Cette croissance s’exprime diversement dans l’espace régional. Les campagnes sont marquées depuis 50 ans par une inversion radicale des moteurs de leur démographie. Longtemps lieux où les humains naissaient pour partir ensuite alimenter la croissance urbaine, les campagnes sont devenues aujourd’hui des lieux d’accueil.

Après deux articles de description de l’évolution de l’emploi depuis 40 ans (Jousseaume et al., 2010 ; Jousseaume et Kali, 2011), cet article s’intéresse aux moteurs de la dynamique démographique du quart nord-ouest français, territoire peu connu selon H. Lebras et E. Todd. Ils écrivent dans Le mystère français (2013) :

L’Ouest intérieur, qui associe la Mayenne, l’Anjou, la Bretagne de dialecte français et une partie de la Basse-Normandie, a rarement attiré l’attention des chercheurs, si nous mettons à part le classique Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République d’André Siegfried, paru en 1913. Il est aujourd’hui, calme, conversateur et silencieux. Mais il est extrêmement typé dans ses comportements – hypernucléarité familiale, éducation et participation des femmes au travail et forte fécondité – et illustre le fait que certaines provinces attirent moins que d’autres l’attention de la Nation. (…) Très souvent les provinces oubliées sont les pays de famille nucléaire, zones d’individualisme peu intéressées par la perpétuation des lignages et par leur mémoire généalogique. Elles se contentent d’exister, sans conscience historique particulière, et donc sans l’exigence d’une image précise dans la Nation. L’Ouest intérieur, hypernucléaire, est donc logiquement le plus oublié des sous-ensembles qui constituent l’Hexagone (p. 113).

Puisse cet article contribuer à une meilleure connaissance des tendances démographiques structurelles qui animent ce territoire !

La légende des cartes

La dynamique démographique d’une commune se fonde sur deux moteurs : son bilan naturel qui est le solde entre les naissances et les décès et son bilan migratoire qui est le solde entre les arrivées et les départs de personnes. Le graphique croise le bilan naturel, positif ou négatif, avec le bilan migratoire, positif ou négatif. Quatre quartiers se dégagent :

  • la croissance équilibrée compte les deux bilans positifs ;
  • la dévitalisation est un déclin lié aux deux bilans négatifs ;
  • le réservoir naturel est une situation où le bilan naturel est positif et le bilan migratoire est négatif ;
  • à l’opposé, l’accueil est une situation d’attraction migratoire dans un contexte naturel négatif.

Le réservoir et l’accueil peuvent générer soit de la croissance démographique, soit du déclin selon le rapport entre les deux bilans.

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1962-1968 : les campagnes-réservoirs

Dans le contexte de l’économie fordiste, les villes grandes, moyennes et petites, sont les lieux d’une croissance démographique soutenue par la migration d’actifs ruraux vers les industries de la ville jusqu’à la fin des années 1960 (Madoré, 2002). Les campagnes sont à cette époque, en situation de réservoir naturel en déclin. En effet, l’Ouest intérieur s’est distingué par le maintien d’une fécondité, notamment rurale, supérieure à la moyenne française jusqu’à ce jour (Lebras et Todd, 2013). Ce bilan naturel positif a permis, malgré l’exode vers les villes, de soutenir une croissance de la population rurale jusqu’à la fin du XIXe siècle (Dupaquier, 1989). Au tournant du XXe siècle, le réservoir s’épuise, les communes les plus agricoles connaissent un déclin, malgré un bilan naturel qui reste positif. La vraie dévitalisation se limite au centre de la Bretagne et aux contreforts du Massif central dans le Confolentais. Au-delà de la contrainte topographique et agronomique des monts centraux du Massif armoricain, la poche de dévitalisation du centre Bretagne est à relier à une structure familiale communautaire très distincte de la famille nucléaire qui prévaut plus à l’est, à l’implantation du Parti communiste et à la poursuite d’études longues dans ce secteur. La réussite passe ici par le baccalauréat général et la migration vers Paris (Corbel, 1993). À l’opposé, les campagnes du Choletais vendéen qui, survalorisent la réussite au pays par la création d’entreprises, les formations techniques courtes, elles-mêmes soutenues par l’enseignement catholique (Lebras et Todde, 2013), demeurent un réservoir démographique dynamique en croissance, comme le vignoble du Cognac alors florissant.

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1975-1982 : la périurbanisation

Avec la voiture, les choses changent radicalement ! La concentration des emplois vers les villes, petites, moyennes et grandes, s’accompagne paradoxalement d’une préférence des ménages pour une résidence dans les campagnes qui les entourent, y compris autour de petits niveaux urbains où le coût de l’immobilier influe plus modestement. Les villes-centres deviennent des réservoirs, c’est-à-dire des communes au bilan migratoire négatif.

Dans les espaces ruraux, le bilan naturel s’affaiblit par la poursuite de l’exode qui limite le nombre de jeunes adultes, et la poursuite de la baisse de la fécondité des femmes en lien avec la déprise catholique et l’augmentation de l’éducation. En Bretagne, dans la Manche, l’Orne, la Sarthe et l’essentiel du Poitou-Charentes, le bilan naturel devient négatif, les décès sont plus nombreux que les naissances. Toutefois, ce bilan naturel reste positif dans les campagnes du Calvados et dans l’Ouest intérieur compris dans le quadrilatère Les Sables-d’Olonne, Parthenay, Angers, Le Mans, Fougères, Vannes.

Les campagnes situées à proximité des villes ont un bilan migratoire qui devient positif, et gagnent de la population. Les communes en croissance démographique ininterrompue depuis 1962 correspondent à la première couronne de la périurbanisation. La forte poussée périurbaine entre 1975 et 1982 dessine un deuxième stade de développement des mobilités domicile-travail, correspondant à une trentaine de kilomètres des grandes villes. Un même phénomène apparaît autour des petites villes.

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Dans les espaces ruraux loin des villes, l’exode rural cesse par tarissement du réservoir. Certaines communes rurales deviennent des lieux d’accueil. Mais pour l’essentiel, les situations de dévitalisation s’étendent, à partir des foyers déjà identifiés, le centre Bretagne, le Confolentais et le sud des Charentes, le Maine et le Perche.

Au-delà de cette distinction selon la distance à la ville, l’industrialisation des bourgs et petites villes dynamise les campagnes en Basse-Normandie. Le système industriel localisé englobant la « Vendée choletaise » (Chauvet, 1986), c’est-à-dire le nord de la Vendée, le nord des Deux-Sèvres, les Mauges autour de Cholet et le sud du Pays nantais, connaît une industrialisation qui soutient une vaste aire de croissance démographique.

Enfin, les communes rurales littorales ou les cités balnéaires apparaissent comme des zones de retraite avec un bilan migratoire positif mais un bilan naturel négatif.

1990-99 : une mosaïque de situations rurales

Entre 1982 et 1999, le mouvement périurbain est ralenti par une croissance économique morose qui cherche un second souffle entre désindustrialisation et tertiarisation de l’économie. Les périmètres se consolident. Une croissance équilibrée est confirmée dans les campagnes périurbaines autour des villes grandes et moyennes.

Les campagnes depuis l’est de la Loire-Atlantique, le nord de la Vendée et des Deux-Sèvres, Les Mauges, le Saumurois, les pays de Vitré et Fougères, jusqu’au Calvados conservent une croissance naturelle et demeurent en position de réservoirs démographiques.

L’évolution la plus originale s’observe dans les campagnes isolées du Poitou-Charentes et de Bretagne, qui deviennent des espaces d’accueil avec un bilan migratoire positif. Ce peut être le retour au pays de retraités, partis dans les décennies précédentes vers les villes. C’est l’installation dans les campagnes françaises de Britanniques ou de Néerlandais, qui rénovent le patrimoine agricole ancien. Les trois poches de dévitalisation anciennes se rétractent sur leur épicentre. C’est le flux d’un retour à la campagne observable dans toutes les campagnes occidentales et en France plus qu’ailleurs (Kayser, 1990 ; Rougé, Bermond, 2011). Les espaces ruraux oubliés par la révolution agricole productiviste, à l’écart de la « modernité » périurbaine, sont les premiers touchés par ce retour à la campagne, les faiblesses d’hier devenant les atouts d’aujourd’hui.

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1999-2009 : une croissance régionale généralisée

Actuellement, et malgré la poussée immobilière périurbaine des années 1997-2007, il est évident que la dynamique migratoire française n’est plus strictement périurbaine comme dans les années 1970 et 1980. Il s’agit une dynamique régionale qui favorise l’ensemble des moitiés sud et ouest de la France. La France a connu un basculement radical des flux migratoires nationaux. Les foyers productifs du quart nord-est français, autrefois grands aspirateurs démographiques, sont aujourd’hui répulsifs et perdent des habitants, tant les villes que les campagnes. Dès les années 1980-1990, le Sud de la France est concerné par un effet « sun belt ». Depuis les années 2000, c’est l’ensemble de la moitié ouest du pays qui attire tant les actifs, que les étudiants, les touristes ou les retraités. Laurent Davezie (2008) explique ce mécanisme par la dissociation entre croissance économique et développement local, entre lieux de production et lieux de consommation, entre économie productive et économie résidentielle. On observe une réduction structurelle des inégalités de revenus entre les territoires français par le transfert massif de revenus par l’action sociale publique de l’État, mais aussi par des transferts privés liés aux migrations de retraite, au tourisme, etc.

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Ainsi, tout l’Ouest attire, tout l’Ouest croît et en valeur relative, les villes moins que les campagnes et les littoraux plus que tout. En effet, le cœur urbain dense des villes conserve un bilan migratoire négatif. L’Ouest intérieur, ce grand quadrilatère compris entre Saint-Malo, Vannes, La Rochelle et Le Mans, forme toujours le cœur démographique le plus original et le plus dynamique. Selon Davezie (2012), parmi ses « 4 Frances », l’Ouest intérieur appartient à la France dynamique fondée sur une économie productive solide autour des zones d’emplois de Nantes, Rennes, Cholet, La Roche-sur-Yon, Les Herbiers, Challans, Vitré, … Le reste de l’Ouest appartient à la France dynamique par son économie résidentielle, comme le Sud français. Seules, l’Orne et la Mayenne sont identifiées comme des régions fragiles.

Conclusion

L’Ouest français, peut-être pour la première fois de son histoire, attire à l’échelle nationale et apparaît comme une figure de proue de la croissance démographique et économique. Quel renversement en un demi-siècle ! Ce mouvement s’inscrit dans un contexte de diffusion régionale de la croissance démographique, où le seul discours sur la périurbanisation est insuffisant pour considérer l’ensemble de la réalité. Il s’inscrit aussi dans un contexte anthropologique et religieux particulier, dont H. Lebras et E. Todd (2013) n’hésitent pas à affirmer qu’il détermine le changement social et qu’il fonde aujourd’hui encore le terreau des comportements sociaux et politiques, des dynamiques économiques. Terre féconde de longue date et aujourd’hui terre d’accueil, l’Ouest conjugue les deux leviers de la dynamique démographique.

Ce constat s’exprime avec nuance au sein des territoires qui composent ce quart nord-ouest français, comme les paragraphes précédents ont pu le montrer. Toutefois, il est évident que sans négliger le rôle moteur des villes, les campagnes de l’Ouest dans leur diversité – périurbaines, profondément rurales ou littorales et rétro-littorales – et avec leurs nombreux bourgs et petites villes bien équipés (Talandier et Jousseaume, 2013), participent activement de ce mouvement. Certaines possèdent des atouts productifs, d’autres des atouts de cadre de vie. Les atouts d’une époque étant souvent les handicaps de la suivante, et vice et versa, il convient d’observer finement les dynamiques afin de s’appuyer sur les mouvements en cours pour soutenir un projet de société, sans hypothéquer l’avenir.

Bibliography

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ROUGÉ L., BERMOND M., 2012. L’accueil des nouveaux arrivants en Basse-Normandie, 4 p. – disponible en version PDF. (https://sister.crbn.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=35&Itemid=25)

Illustrations

References

Electronic reference

Michaël Bermond and Valérie Jousseaume, « 1962-2007 : un demi-siècle de dynamique démographique dans l’Ouest français », Cahiers Nantais [Online], 1 | 2013, Online since 04 March 2021, connection on 05 December 2021. URL : http://cahiers-nantais.fr/index.php?id=1199

Authors

Michaël Bermond

Géographe, Université de Caen Basse-Normandie, ESO-Caen UMR 6590 CNRS Pôle Rural MRSH

Valérie Jousseaume

Géographe, Université de Nantes, UMR 6590 ESO-Nantes

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