Le patrimoine géomorphologique, une introduction aux reliefs de faible énergie. L’exemple du Seuil du  Poitou

Abstract

Appliquée au Seuil du Poitou, la démarche du patrimoine géomorphologique résout l’apparente contradiction entre la faible différenciation du relief qui gêne son identification par divers publics, et le caractère fondamental de la notion de seuil. Partant de géomorphosites tels la Dame de Chambrille et le karst mixte d’Avon en bordure du graben de Saint-Maixent l’Ecole, cette démarche qui procède de l’emboîtement des échelles permet de dégager des faits structuraux, ensuite élargis à l’ensemble régional. Elle apparaît ainsi comme une méthode géographique de vulgarisation des paysages physiques.

Index

Mots-clés

géomorphosite, Seuil du Poitou, massif ancien, bassin sédimentaire, érosion

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Introduction

L'appel au patrimoine géomorphologique passe, en domaine de faible énergie de relief, par la mise en œuvre d'une pédagogie s'appuyant à la fois sur la nature des formes du relief (plateau, versant, vallée) et sur des « valeurs additionnelles » (sensu Reynard et Panizza, 2005), notamment culturelles, qui le placent au cœur de la connaissance vernaculaire d'un paysage au premier abord dépourvu de caractère spectaculaire. Le Seuil du Poitou illustre un tel domaine : contrée de surfaces où les accidents de relief ne dépassent guère quelques dizaines de mètres de dénivelée, à l'image de l'ensemble des plaines et plateaux de la France hercynienne qui regroupe à la fois les massifs anciens régionaux et leur couverture sédimentaire, il renferme une notion cruciale, celle de seuil séparant des ensembles morphostructuraux dont le modelé d'érosion est différencié, palpable par de nombreux publics sensibles aux paysages. À l'heure où la place de la géomorphologie est parcimonieusement comptée dans l'Université française, malgré les demandes d'explications de plus en plus affirmées de la part de nombreux publics curieux, la mise en œuvre d'une pédagogie partant des géomorphosites, à grande échelle, pour parvenir à l'intelligence d'ensemble du relief, à petite ou moyenne échelle, participe de la vulgarisation de la discipline.

Le seuil du Poitou : une morphologie peu différenciée, de ce fait propre à être éclairée par le biais du patrimoine géomorphologique

Le contexte topographique régional : un hiatus entre la notion de seuil et la topographie plane, d'apparence banale

En première analyse, un paradoxe se dessine entre la notion de seuil, essentielle en géomorphologie du fait de la juxtaposition de domaines morphostructuraux distincts, qui peut être appréhendée par de nombreux publics, et la topographie peu accentuée qui caractérise le seuil et en fait un ensemble à première vue peu attractif. Le Seuil du Poitou se présente avant tout comme un domaine de surfaces au contact des bassins sédimentaires de Paris et d'Aquitaine, au nord-est au sud-ouest, et des massifs anciens de la France hercynienne, extrémité sud-orientale du Massif armoricain (Gâtine) et partie limousine du Massif central, au nord-ouest et au sud-est (fig. 1). Ces derniers renvoient à des phases de constitution sur la longue durée, s'échelonnant sur les termes chronologiques de la seconde moitié du Primaire (orogenèse hercynienne), du Secondaire (ameublissement des roches par altération sous conditions tropicales et formation de la surface post-hercynienne), et du Tertiaire (réajustements tectoniques par rejeu des failles de direction armoricaine, d'orientation nord-ouest/sud-est, sous l'effet de l'ouverture du golfe de Gascogne). Les premiers procèdent d'une évolution solidaire des seconds, dont l'érosion alimente une sédimentation dans les mers jurassiques et crétacées qui en occupent les cuvettes subsidentes périphériques. In fine, ces domaines se caractérisent par des paysages plans, pour l'essentiel des plateaux, qui sont les surfaces d'aplanissement des massifs anciens, et les surfaces structurales (voire des surfaces d'aplanissement développées à leurs dépens) des bassins sédimentaires, où l'érosion différentielle des strates d'inégale résistance joue un rôle dans la différenciation des paysages. Le cas échéant, les surfaces de ces deux types morphostructuraux se recoupent sous un faible angle, conformément à l'évolution acyclique mise en évidence par C. Klein sur le pourtour du Massif armoricain (Klein, 1975) et dans le Limousin (Désiré-Marchand et Klein, 1986).

Figure 1 - Croquis morphostructural du Seuil du Poitou

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Le bilan d'une telle évolution apparaît dans l'agencement des pentes, reflété par le réseau hydrographique. Le seuil se présente ainsi, à petite échelle, comme un ensellement entre des massifs anciens peu élevés, présentant un versant parisien, drainé vers le nord et le nord-est par le Clain et ses affluents, mais aussi vers l'ouest par la Sèvre niortaise, guidée dans le fossé de Saint-Maixent en direction du nord-ouest, puis de l'ouest (Marais poitevin) ; et un versant aquitain, drainé vers le sud-ouest en direction de la Boutonne, affluent de la Charente, selon l'attraction exercée par la cuvette subsidente girondine. Le long du versant parisien, le drainage s'effectue par les affluents de rive gauche de la Vienne, le Clain et son affluent la Clouère, qui prennent leur source dans les dernières collines du Limousin et adoptent un tracé subméridien en direction de Poitiers. Entre Couhé et Voulon, le Clain reçoit sur sa gauche la Dive et la Bouleure, qui proviennent de la ligne de partage des eaux entre les deux versants du seuil ; plus à l'aval, il reçoit les affluents issus de la bordure orientale de la Gâtine. Sur le versant aquitain, le drainage s'opère d'abord vers le sud-ouest par une série de cours d'eau subparallèles qui s'écoulent sur le revers du plateau de l'Hermitain, dans le secteur de Melle, pour converger en direction de la Boutonne. L'agencement du réseau hydrographique met ainsi en évidence un vaste bombement suivant l'axe l'Hermitain-Montalembert, orienté du nord-ouest au sud-est, qui sépare nettement les deux versants du seuil.

Un préalable à l'énoncé du patrimoine géomorphologique : l'aplanissement fondamental du Seuil du Poitou (apud R. Facon, 1954)

Ces paysages de topographie peu différenciée ont été minutieusement étudiés par R. Facon dans sa thèse de Doctorat d’État, intitulée Le Seuil du Poitou. Études morphologiques (1954). L'auteur met en évidence une surface d'érosion « fondamentale » qui préfigure, à travers ses retouches successives, la topographie actuelle de plateau. Il la rapporte à un âge oligo-miocène, dans la mesure où vers le nord elle recoupe les formations lacustres antérieures, éocènes pour l'essentiel, alors qu'en direction du sud elle s'inscrit dans les strates sédimentaires jurassiques et se raccorde finalement au massif ancien (plateau des Adriers, à l'extrémité sud-est du seuil).

Cette surface est donc inclinée vers le nord, « en direction des dépôts faluniens » – c'est-à-dire les formations coquillières remaniées par la mer qui, à l'Helvétien (Miocène moyen), occupe le golfe formé « entre le massif ancien de Gâtine et les hauteurs de Mirebeau » : suivant l'auteur, « nous pouvons considérer que la mer helvétienne servait de niveau de base à l'ensemble de la région poitevine au Miocène ». Ainsi, « le jeu des vagues (…) a provoqué l'étalement des matériaux pris sur place ou apportés par les courants littoraux, par les rivières et les fleuves côtiers. Au sud des sables coquilliers du Moulin Pochard, près d'Amberre [qui est un site d'intérêt géopatrimonial], la plaine de Liniers est jonchée de galets » de quartz, de grès quartzite et de grès lustré, un matériel siliceux dont la source est, au moins pro parte, le socle limousin, et dont le mode d'usure indique un estuaire (Facon, ibid., pp. 138-139).

En outre, cette surface « a été réalisée sous un climat chaud à saisons humide et sèche bien tranchées (…), commencée sous un climat tropical humide [et] achevée sous un climat désertique », ce qui se traduit par « une valeur accrue de l'érosion latérale aux dépens de l'érosion linéaire », de nature à expliquer sa perfection. Elle est « complexe quant aux conditions de sa formation : une partie en est formée par la zone de balancement des marées helvétiennes, une autre [par] la plaine de niveau de base remontant le long des basses vallées à l'intérieur des plateaux anciens [i.e. du Limousin, alors soumis au réaménagement continu de la surface post-hercynienne], où elle était remblayée par les surfaces de pédiments. Le résultat est une régularisation remarquable des plateaux poitevins. » (ibid., pp. 152-153).

Au total, la surface oligo-miocène, à faible pente, peu différenciée et au drainage incertain, s'inscrit dans le dispositif régional d'un haut pays limousin dominant sa marge septentrionale, en direction de la mer des Faluns qui remanie les produits évacués à partir de l'amont. L'auteur, qui la replace parmi ses équivalents voisins (Bassin parisien, Limousin, Berry), résume ainsi l'importance macro-régionale de ce moment : « surfaces polygéniques, climats intertropicaux, épandages détritiques, plaine façonnée par les rivières, les lacs et les vents, [des conditions] auxquelles nous ajoutons l'usure marine pour des parties importantes de la surface fondamentale poitevine. » (ibid., p. 155). À partir de cette surface fondamentale se dessine le scénario qui conduit au paysage actuel : le gauchissement de la surface, accompagné d'une reprise d'érosion sur le Limousin et l'épandage corrélatif de dépôts grossiers ; puis la reprise de son aplanissement, en fonction du niveau de base pliocène ; enfin l'encaissement des rivières, en relation avec le retrait de la mer pliocène.

C'est peu ou prou le scénario envisagé par C. Klein, un peu plus à l'aval, aux confins du Bassin parisien et du Massif armoricain (ingression de la mer des Faluns par une gouttière pré-ligérienne déjà dessinée), qui identifie au Miocène le passage du paysage initial d'une surface continuellement retouchée par regradation et aggradation, au paysage actuel de dissection, avec des « reprises d'érosion [dont la] vigueur n'a fait que croître à partir du Miocène moyen » (Klein, 1997, p. 33).

La dislocation tectonique, élément de la diversité des paysages physiques dans la partie axiale du Seuil du Poitou

Interférant avec ce scénario, le rôle de la tectonique régionale doit être envisagé : la notion même de seuil implique des soulèvements différentiels entre des môles rocheux, représentés par les massifs anciens encadrants, et des aires de subsidence, lesquelles sont ainsi soumises à des épisodes de transgression marine. Sur le terme de l'évolution géologique, dont l'exposé est une première approche attractive pour de nombreux publics qu'intéressent les fresques chronologiques balayant la longue durée (Comentale, 2012), la transgression jurassique, au cours de laquelle le seuil est totalement immergé, est à rappeler. En revanche, celle du Crétacé supérieur (Cénomanien), avérée dans les parties distales du seuil, peut être discutée dans sa partie axiale : la lacune de terrains crétacés peut être attribuée à l'absence de transgression, comme à l'érosion ultérieure qui les aurait déblayés ; ce dernier cas est déjà observé lors de l'évolution continentale du seuil au Crétacé inférieur, où les terrains jurassiques ont été amincis et soumis à un premier épisode de karstification (Husson et al., 2015).

Sur le terme de l'évolution géomorphologique, la mobilité tectonique régionale s'exprime au Tertiaire sous la forme des déformations enregistrées par le socle et sa couverture, en particulier les cassures de direction armoricaine (N 120° à N 130°) qui affectent le sud du Massif armoricain dans le prolongement du Sillon de Bretagne et ses satellites. Les effets topographiques de cette mobilité ont été continûment contrariés par l'élaboration polyphasée de l'aplanissement fondamental, toutefois jusqu'à son intensification à partir du Miocène (cf. supra).

Le graben de Saint-Maixent-l'École en est une illustration : une centaine de mètres en contrebas du plateau, qui culmine aux alentours de 170-180 m au nord (plateau de Soudan) et au sud du cours de la Sèvre niortaise (plateau de l'Hermitain), le fleuve s'écoule dans un couloir allongé sur une dizaine de kilomètres du sud-est au nord-ouest, et large de 2 à 3 km. Ce graben est encadré par deux failles normales d'une centaine de mètres de rejet cumulé, d'orientation armoricaine. Sur la lèvre sud-occidentale du graben, la faille de Chambrille à regard nord-est forme le rebord septentrional du plateau de l'Hermitain ; elle est un élément majeur du compartimentage régional que l'on suit sur une quarantaine de kilomètres en direction du sud-est, jusqu'au horst de Montalembert. L'expression morphologique de cette faille est un escarpement d'une remarquable rectitude, échancré en deux secteurs par des vallons issus du plateau de l'Hermitain, drainés par de courts affluents de rive gauche de la Sèvre, et fortement encaissés du fait de l'abaissement du niveau de base engendré par le jeu vertical de la faille : les vallons de Fontfréroux et de Chambrille (cf. infra) (photo 1). Sur sa lèvre nord-orientale, le graben est limité par une faille parallèle à la précédente (faille d'Exireuil), plus courte et présentant un jeu « en touches de piano » : dans sa portion la plus septentrionale, entre Saint-Maixent et la Mothe-Saint-Héray, elle regarde vers le sud-ouest, ce qui détermine l'escarpement bordier du graben, faisant face au précédent ; puis, à partir de ce village, elle regarde vers le nord-est, et participe donc d'un escalier de faille qui s'abaisse en direction du fossé de Pamproux, conjointement avec la faille de Chambrille. Par ailleurs, au-delà du graben de Saint-Maixent vers le nord, le jeu inversé de ces deux failles détermine le petit horst de l'Arpatérault, inscrit dans le socle (Gâtine).

Photo 1 - La lèvre sud-occidentale du graben de Saint-Maixent, vue de la lèvre opposée en direction du sud-ouest

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La rigidité de l’escarpement associé à la faille de Chambrille est notable, ici entre Saint-Maixent (clocher au fond à droite) et Souvigné. Au sud (à gauche), il est échancré par la morsure érosive du ruisseau de Fontfréroux, induite par l’abaissement du niveau de base consécutif au jeu de la faille. Une deuxième échancrure, correspondant au ruisseau de Chambrille, lui succède (à gauche, hors cliché). Le fond du fossé (70 m) est drainé par la Sèvre niortaise ; à mi-pente, les aires boisées sont implantées sur les replats de calcaire lacustre rupélien (90-100 m).

Crédit photo : B. COMENTALE, 2017

À l'intérieur du graben de Saint-Maixent, la Sèvre s'encaisse d'une trentaine de mètres dans un replat formé de calcaire lacustre oligocène (étage rupélien) (fig. 2), lequel atteste un premier fonctionnement du graben comme une cuvette subsidente, temporairement occupée par un lac. L'ensemble est donc pénécontemporain de la surface oligo-miocène, laquelle l'a nivelé. De ce fait, la topographie actuelle est redevable de rejeux tectoniques ayant accompagné les déformations de la surface oligo-miocène (Facon, op. cit., p. 172). Selon l'auteur, les rejeux tectoniques ont pris place au Pliocène, sinon au début du Quaternaire, affectant à la fois les failles qui encadrent le graben de Saint-Maixent, et les failles de Pamproux et Bougon qui déterminent le petit graben d'orientation est/ouest situé à l'est du précédent.

Figure 2 - Carte morphostructurale de la partie axiale du Seuil du Poitou (Saint-Maixent et alentours)

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C'est dans ce secteur culminant, où les dislocations tectoniques ont permis d'introduire une relative diversité paysagère, qu'ont été menées deux études portant sur le patrimoine géomorphologique.

Le patrimoine géomorphologique, introduction à la compréhension des formes du relief dans la partie axiale du Seuil du Poitou

L'appel au patrimoine géomorphologique procède d'un double mouvement. Il s'inscrit d'abord dans la continuité des études menées dans ce domaine par différents chercheurs à l'université de Nantes, à la suite des travaux fondateurs de D. Sellier (2009 ; 2010). Ces travaux visent à démontrer, entre autres, que des reliefs dépourvus de caractère spectaculaire peuvent être expliqués à des publics variés, comme le sont déjà les environnements biologiques. De plus, l'appel au patrimoine géomorphologique sur le Seuil du Poitou s'ajoute à la mise en évidence de géosites déjà existants, de nature géomorphologique (horst de Montalembert) ou géologique (site falunier d'Amberre, précédemment cité ; aménagement pédagogique d'anciennes carrières à l'initiative de D. Poncet, responsable de la Réserve Géologique Nationale du Toarcien : à Ricou près de Saint-Maixent, à Vausseroux au contact entre massif ancien et bassin sédimentaire). Enfin, de manière indirecte, figurent les mines d'argent de Melle, habituellement interprétées comme le remplissage d'un paléokarst inscrit dans les assises du Jurassique inférieur (Pliensbachien), par des dépôts plombo-argentifères issus d'un lessivage du socle (Coiteux, 1983, in Bouton et al., 2008), bien que le rôle de circulations hydrothermales liées à l'ouverture du Golfe de Gascogne soit à envisager (Montenat et al., 2006, in Bouton et al., op. cit.).

La mise en lumière du géomorphosite de la Dame de Chambrille et des conditions originales du karst d'Avon, situés respectivement à la bordure et en périphérie du fossé de Saint-Maixent-l'École, dans la partie axiale du Seuil du Poitou, apporte une pièce supplémentaire à la connaissance géomorphologique des lieux.

Le site de la Dame de Chambrille

Dans l'espace restreint du graben de Saint-Maixent, l'utilisation de singularités paysagères permet d'aborder des questions de morphotectonique et de géomorphologie lithologique. Ainsi, la Dame de Chambrille est un pinacle rocheux dû à l'érosion dans le micaschiste du socle subaffleurant, dont la forme, banale dans un massif ancien, contraste ici avec le modelé des plateaux de la couverture calcaire (photo 2). Initialement étudié dans le cadre d'une monographie de géomorphologie en Licence de Géographie (3e année) à l'université de Nantes (Chiquet et Trus, 2014), et réexaminé dans l'optique du patrimoine géomorphologique (Comentale, 2020 a), ce modelé localisé est localement connu par la légende des amours tragiques de deux amants. À l'appui de cette légende, la physionomie du pinacle évoque une silhouette féminine (la noble dame, pétrifiée après avoir été surprise par son époux, seigneur des lieux), reproduite dans la signalétique locale à destination des randonneurs (photo 3), tandis que les grenats, déchaussés du micaschiste dont ils sont un constituant (Cariou et al., 2006), et qui parsèment le lit d'un ruisseau voisin, sont assimilés aux gouttes du sang de l'amant tué par le mari jaloux.

Photo 2 - Le rocher de la Dame de Chambrille 

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Il s'agit d'un pinacle rocheux auquel l’érosion, par exploitation des plans de schistosité du micaschiste, confère un profil déchiqueté évoquant une silhouette portant une coiffe

Crédit photo : B. COMENTALE, 2017

Photo 3 - Signalisation touristique : figure stylisée de la Dame de Chambrille

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Crédit photo : B. COMENTALE, 2017

Ce pinacle rocheux présente plusieurs intérêts. Sur le plan géoscientifique, il associe un motif minéralogique explicite – la présence du grenat, illustrée en outre par un panneau explicatif implanté in situ, ce qui permet une approche géologique du micaschiste –, et un motif géomorphologique implicite, celui du modelé d'érosion, mais qui n'avait pas, jusqu'à présent, fait l'objet d'une mention spécifique. Sur le plan culturel, la dimension mythologique du rocher est avérée : « la dame pétrifiée (…), forme courante du châtiment », et qui « hoche la tête chaque matin au champ du coq » (Pillard, 1980, pp. 61-62), à l'image d'autres pierres tournantes ou branlantes – souvent des tors granitiques, voire des mégalithes – répandues dans la région (Comentale et Gabory, 2013) et au-delà (Comentale, 2020 b), certaines tournant au passage des voleurs comme incarnant une forme de justice (Pillard, op. cit., p. 23). L'ancienneté de ce type de mythe, lequel s'est vraisemblablement renouvelé au fil des récits successifs, est sans mesure avec le caractère récent de sa transcription, à la fin du XIXe siècle, tel qu'il apparaît sous sa forme actuelle.

L'hypothèse d'un tel renouvellement pourrait s'accorder avec la toponymie. En effet, si le toponyme Chambrille apparaît banal, renvoyant à un lieu-dit rural (peut-être en rapport avec champ ?), celui de Vallée des Grenats donné au vallon d'un affluent du ruisseau de Chambrille, au lit parsemé de cristaux de grenat, semble assez récent. L'emploi de grenat comme substantif est médiéval (XIVe siècle, selon le Dictionnaire étymologique de Bloch et von Wartburg, 1964, p. 304 ; XVe siècle, suivant le Dictionnaire historique de la langue française Le Robert, 1992, p. 1641), à partir de son usage comme adjectif de couleur désignant l'intérieur de la grenade au sens de « fruit à grains » (« pomme grenade » ou malum granatum : usage attesté au XIIe siècle, suivant ces mêmes sources), ce qui s'accorderait avec une observation attentive par un bon connaisseur des lieux, sans qu'il soit minéralogiste. On peut toutefois estimer ce mode de désignation d'une forme du relief comme peu compatible avec la toponymie vernaculaire, qui le plus souvent décrit des attributs géomorphologiques (vallée étroite, vallée obscure, vallée longue), plus que des propriétés géologiques – sauf si l'on admet que ces dernières sont d'ordre strictement descriptif. Il est d'ailleurs possible qu'il s'agisse d'une appellation savante, remontant à l'époque de la transcription du récit ou de peu antérieure, en tout cas tardive, ce qui confirmerait l'imprégnation réciproque et réitérée du récit et de l'interprétation anthropomorphique de l'aspect du rocher.

L'étude géomorphologique de ce rocher singulier permet de l'associer à l'individualisation tectonique du fossé de Saint-Maixent. En effet, il s'agit d'une forme habituelle dans un micaschiste, dont l'hétérogénéité lithologique, induite par sa structure (foliation : cf. infra ; texture grenue : cf. Cariou et al., 2006, p. 19), conduit au profil déchiqueté propre à cette roche. Toutefois, les caractères localement originaux de ce modelé proviennent d'une part du contraste entre son érosion, par désagrégation et désolidarisation de feuillets, et celle des calcaires environnants, qui aboutit à des formes adoucies par dissolution ; d'autre part de sa position de pinacle placé légèrement en avant du versant de la vallée de la Sèvre, mettant en évidence deux directions majeures ayant guidé l'érosion. Ce sont d'abord la direction tectonique d'ensemble du fossé (direction armoricaine, nord-ouest/sud-est), qui explique cette légère déconnexion du versant à la faveur de l'exploitation, par l'érosion, des bandes de broyage tectonique engendrées par le jeu de la faille de Chambrille (fig. 3) ; ensuite la foliation du micaschiste, selon une direction perpendiculaire à la précédente (sud-ouest/nord-est, N 40° suivant nos propres observations). À plus petite échelle, cette situation s'explique par une reprise d'érosion sur les lèvres du graben (abaissement du niveau de base local, du fait du jeu tectonique : cf. supra), qui se traduit par une morsure érosive non seulement dans la couverture calcaire, mais encore dans le socle sous-jacent situé à faible profondeur, comme on peut le voir sur la partie sommitale du horst de l'Hermitain où l'encaissement des cours d'eau atteint le socle une quarantaine de mètres en contrebas de la surface du plateau (fig. 2).

Ces observations sont synthétisées dans un dépliant de vulgarisation (Comentale, inédit, cf. annexe 1), divisé en six volets présentés recto verso, de manipulation facile par des visiteurs : le contraste entre modelés d'érosion dans le calcaire et dans le micaschiste, qui confère son originalité au pointement rocheux ; les caractères pétrographiques du micaschiste, dont la richesse en grenat donne corps à la légende ; l'affleurement du socle sous-jacent résultant du jeu de la faille de Chambrille associé à la formation du graben de Saint-Maixent. Il a en outre été proposé à la municipalité de la commune de la Mothe-Saint-Héray, où se trouve le rocher, pour affichage sur un panneau dévolu à la présentation des sentiers de randonnée, à proximité immédiate du site (photo 4) ; ainsi qu'à l'autorité chargée de la mise en valeur touristique du secteur, l'office du tourisme du Pays de Melle, avec laquelle des contacts suivis sont établis.

Photo 4 - Panneau implanté à proximité du site de la Dame de Chambrille

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Il retrace la légende de la Dame de Chambrille à destination des randonneurs et affiche le plan des itinéraires pédestres alentours. Il pourrait être utilisé pour l’affichage du dépliant géomorphologique.

Crédit photo : B. COMENTALE, 2017

Le terrain d'Avon, à l'est du graben de Saint-Maixent-l’École

Le contexte géopatrimonial du terrain militaire d'Avon, qui dépend de l’École Nationale des Sous-officiers d'Active (ENSOA) installée à Saint-Maixent-l’École, est en première analyse distinct, mais se rapporte à la fracturation tectonique qui a conduit à l'individualisation du graben voisin, cette fois dans sa relation avec le karst des plateaux calcaires environnants (photo 5). Ce paysage très localisé, composé de vallons étroits, longs chacun d'environ 8 km et encaissés de 30 à 40 m en contrebas de la surface sommitale du plateau (aux alentours de 140-150 m d'altitude : 144 m au lieu-dit « plaine de Boësse », à l'amont immédiat du réseau des vallons), diffère toutefois du karst à grandes dolines du secteur de Soudan situé plus au nord, qui présente les aspects classiques de la dissolution du calcaire ayant entraîné la désorganisation d'un réseau hydrographique préexistant (Facon, 1967).

Photo 5 - L’escarpement associé à la faille de Pamproux, vu vers le nord à partir du prolongement sud-oriental du fossé de Saint-Maixent

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L’inversion du jeu de la faille d’Exireuil, à regard nord-est et dont l’escarpement associé est visible au premier plan, a ici déterminé un escalier de faille conjointement avec la faille de Chambrille (à gauche, hors cliché). En contrebas, au deuxième plan, s’étend le fossé de Pamproux (90-100 m d’altitude), drainé par le ruisseau éponyme, que souligne une ripisylve. Au-delà de l’escarpement vers le nord, le plateau sommital karstifié (150 m) est couronné par le bois de Soudan (dernier plan).

Crédit photo : B. COMENTALE, 2011

La forme même du terrain militaire est singulière, et correspond aux confluences successives d'un réseau de vallons. Son contour, en « Y » sur la carte, représente les deux principaux talwegs, l'un de direction nord-est/sud-ouest, l'autre de direction sud-est/nord-ouest, qui confluent et adoptent un tracé d'est en ouest à la sortie du terrain militaire (95 m), alimentant le ruisseau de Bougon, sous-affluent de la Sèvre niortaise. L'originalité du paysage provient de la nature mixte du dispositif hydrographique : sur le plateau, une série de points d'absorption domine, sans continuité topographique apparente, les vallons inscrits dans le substrat rocheux à la faveur de la moindre perméabilité des faciès marneux de l'Oxfordien (marnes à Spongiaires : Cariou et al., 2007, pp. 52-55), qui à l'affleurement se présentent comme une alternance de lits argileux gris se délitant sous forme d'écailles, et de fines plaquettes calcaires.

À proximité immédiate du village de Thorigné, il existe quatre points d'absorption : les gouffres de la Fosse au Roi dans l'enceinte du terrain militaire, et de l'Ortiou, du Pré Duci et du Creux Fendu en dehors de l'enceinte, 1 à 2 km plus à l'est (fig. 2). Ils s'ouvrent dans la dalle calcaire qui forme le sommet du plateau. En contrebas, les vallons ne sont pas des vallées sèches au sens courant de l'expression en domaine karstique (vallées dont le drainage a été interrompu par infiltration des eaux dans la masse calcaire), car la moindre perméabilité de la marne a autorisé la concentration du drainage subaérien, et son action de dissection qui explique la physionomie des vallons, dont le drainage est saisonnier.

Dans l'enceinte du terrain militaire, la Fosse au Roi est une doline-entonnoir d'une vingtaine de mètres de profondeur, qualifiée de « gouffre » sur les cartes topographiques (photo 6). Selon les indications de nos interlocuteurs in situ, elle se remplit d'eau au cours de la saison pluvieuse (automne, hiver), et met plusieurs semaines à se vidanger totalement : les eaux de pluie ne parviennent pas à s'infiltrer rapidement, et finissent par déborder dans les vallons, lesquels restent en eau jusqu'à une période avancée au printemps. À l'inverse, aux moments de l'année où il ne pleut pas (fin du printemps, été), la présence de secteurs restant boueux au sommet du plateau alors que les vallons sont à sec révèle la faible capacité d'infiltration du karst superficiel, limitée par l'imperméabilité des lits argileux dans la marne. Ainsi, tout se passe comme s'il existait un hiatus entre la circulation de subsurface des eaux d'infiltration, ralentie par la faible perméabilité d'ensemble de la marne, et la grande doline du sommet, dont le calibre suggère une connexion avec un réseau plus profond. Cela évoque une élaboration au cours d'une période d'intense karstification, comme suggère la présence, dans le fond de la doline, de fragments calcaires suggérant un lapié sous forêt, formé par dissolution en milieu chaud et humide.

Photo 6 - La doline-entonnoir de La Fosse au Roi, dans l’enceinte du terrain militaire d’Avon

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En contraste avec la planéité du plateau sommital, elle est en outre déconnectée du drainage subaérien dans les marnes (à gauche, hors cliché). Ce contraste suggère, sous réserve de recherches plus avancées, l’héritage d’une karstification profonde à la limite entre le bassin de la Sèvre niortaise et celui de la Dive.

Crédit photo : B. COMENTALE, 2021

Or le secteur d'Avon se trouve sur la ligne de partage des eaux de surface entre le bassin versant de la Sèvre niortaise, auquel se raccorde le système des vallons qui aboutit au ruisseau de Bougon vers l'ouest ; et le bassin versant de la Dive, sous-affluent de la Vienne par l'intermédiaire du Clain, vers l'est (fig. 1). Cette question, étudiée à travers les expériences de coloration des eaux à la fluorescéine menées par l'hydrogéologue B. Coirier (bibliographie in Bichot, 2004 ; Comité départemental de Spéléologie des Deux-Sèvres, 1979), a été abordée sur le plan de la géomorphologie par J.-P. Roux (1970), dans le cadre d'un mémoire de maîtrise de géographie (université de Poitiers).

Cet auteur montre que les gouffres sont la principale caractéristique des lieux : sur les 23 gouffres recensés dans le substratum marneux oxfordien, 12 se concentrent dans et à proximité immédiate du terrain militaire. Parmi ces derniers, la Fosse au Roi, l'Ortiou et le Pré Duci alimentent une circulation souterraine qui ressurgit à Bougon (rôle de la faille drainante), dans le bassin versant de la Sèvre. Ils sont situés à l'amont du réseau des vallons, ce qui peut être interprété comme la marque d'une coexistence temporaire des deux modalités de drainage, subaérienne et souterraine (cf. infra). Les neuf autres gouffres, dont le Creux Fendu déjà cité, se situent à l'amont d'une vallée sèche raccordée à la vallée de la Dive, en rive gauche de celle-ci. Une telle localisation, sur un plateau sans différenciation topographique sensible, est significative des incertitudes de drainage en domaine karstique. Car, à l'inverse, le cours supérieur de la Dive, à une dizaine de kilomètres au sud-est, est jalonné de plusieurs points d'absorption à l'origine d'une circulation souterraine alimentant le bassin versant de la Sèvre (sources de Bagnaux et d'Exoudun, le long du cours de la Sèvre à l'amont de la Mothe-Saint-Héray) : ainsi, les lignes de partage des eaux superficielle et profonde ne coïncident pas.

Tout se passe comme si le bassin versant de la Sèvre s'était étendu aux dépens de la partie supérieure du bassin versant de la Dive, ce que l'auteur l'explique par une conjugaison de causes tectoniques et climatiques : en fonction de la déformation de la surface oligo-miocène (cf. supra), survenue au Pliocène par rejeu des failles éocènes associées aux fossés de Saint-Maixent et de Pamproux, se met en place le système de pentes actuel, vers la Sèvre à l'ouest et vers la Dive à l'est. Le climat tropical qui règne alors permet une intense karstification (importante dissolution du calcaire en milieu chaud et humide), en même temps que l'inscription d'un réseau hydrographique subaérien dans la topographie (importante quantité d'eau disponible). Vers la fin du Pliocène, le passage progressif du climat tropical au climat actuel, avec une baisse de la température et des précipitations, entraîne une diminution de l'écoulement, et l'infiltration par des gouffres (fig. 3) ; le réseau hydrographique se désorganise, les vallées deviennent des vallées sèches, sauf là où affleurent les marnes qui limitent l'infiltration. Le karst profond, auquel se raccordent les gouffres, est ainsi déconnecté du drainage superficiel, qui subsiste dans les marnes. En outre, le jeu des failles a dénivelé les deux bassins versants, plaçant le niveau de la Sèvre (100 m à Bagnaux) plus bas que celui de la Dive (120 m sur son cours supérieur), ce qui a permis au bassin de la Sèvre d'étendre son influence au-delà de la ligne de partage des eaux de surface.

Figure 3 - Scénario de la genèse du relief dans la partie axiale du Seuil du Poitou

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Dans le domaine de la valorisation du patrimoine géomorphologique, nous avons réalisé un dépliant retraçant les grands traits de la géomorphologie du terrain militaire d'Avon, à destination de l'autorité organisatrice (cf. annexe 2). Il présente la spécificité du secteur, c'est-à-dire le fonctionnement distinct entre le karst souterrain (matérialisé, sur le mode indirect, par la Fosse au Roi) et l'écoulement subaérien dans le substrat marneux. Le propos aborde les variations de faciès, desquelles dépendent les variations de perméabilité et de drainage, ainsi que les conditions tectoniques présidant à la dissociation entre lignes de partage des eaux subaérienne et souterraine. Sa facture, analogue à celle du dépliant précédent, en permettrait une plus large diffusion, toutefois sans grand intérêt en raison du statut du lieu, qui n'est pas compatible avec la randonnée pédestre. Cependant, il a été conçu comme complément de l'approche naturaliste menée par les Armées, ce qui peut être élargi à la synergie entre l'approche du patrimoine géomorphologique et celle du patrimoine écologique. En raison de leur relatif isolement, les terrains militaires constituent des aires particulières de gestion de la biodiversité – pour reprendre les termes institutionnels –, en partenariat avec les Conservatoires d'espaces naturels. En témoignent, sur le terrain d'Avon, la conservation d'une chênaie calcicole sur la plaine de Boësse, à l'amont immédiat de la Fosse au Roi ; le maintien de l'ancien maillage bocager ; et la mise en exergue du Crapaud sonneur à ventre jaune, espèce protégée caractéristique de milieux variés à zones humides peu profondes (petites mares, fossés, ornières), et de ce fait marqueur d'un milieu préservé des grandes d'opérations aménagement agricole comme l'est ce bocage relictuel dont les équilibres, « naturels » en apparence, étaient entretenus par des pratiques agricoles aujourd'hui disparues des campagnes alentour.

Néanmoins, dans la perspective de la divulgation d'un patrimoine géomorphologique, il est possible d'aborder les caractères propres à ce karst, sans pour autant entamer l'intégrité du terrain militaire, en mettant l'accent sur les autres grandes dépressions karstiques situées en périphérie – deux, l'Ortiou et le Pré Duci, à l'aplomb du réseau hydrographique inscrit dans la marne ; la troisième, le Creux Fendu, à l'amont de la vallée sèche orientée vers la Dive. Dans ce mouvement, il pourrait être proposé un « circuit des gouffres », qui s'ajouterait aux parcours de randonnée pédestre déjà existants, donnant indirectement accès au patrimoine géomorphologique régional : un circuit « des six fontaines », implanté sur la lèvre sud-occidentale du fossé de Saint-Maixent et offrant des panoramas sur ce dernier ; « au fil de la Sèvre », parcours jalonné par les résurgences issues de la capture du réseau supérieur de la Dive ; « aux sources de la Bouleure », rivière canalisée en réponse aux difficultés de drainage liées aux conditions de pente et de substratum (in Facon, 1954, pp. 338-343)1.

La mise en musique géopatrimoniale d'un contexte géomorphologique régional

L'illustration du rocher de la Dame de Chambrille et celle de la singularité paysagère du terrain militaire d'Avon, induite par des spécificités locales de drainage, semblent de prime abord distinctes, non seulement en raison de l'échelle de chaque entité – implantée ponctuellement pour la première, sur une aire pour la seconde –, mais encore pour des motifs pratiques liés à l'inégale accessibilité des lieux, condition de leur caractère démonstratif. En effet, si le rocher de la Dame de Chambrille est un géomorphosite, l'intérêt géomorphologique du terrain d'Avon s'exprime d'abord à travers la représentation cartographique de ses limites, ce qui n'apparaît pas à l'observateur sur place.

Cependant, la mise en valeur de ces deux cas locaux passe par l'application d'une pédagogie partant de la grande échelle et étendue aux moyennes ou petites échelles (régionale à suprarégionale), propres à conduire à un élargissement thématique : le socle et son recouvrement sédimentaire, le karst, la fracturation tectonique et, in fine, le seuil. Aussi le géomorphosite de la Dame de Chambrille peut-il être lu à deux niveaux. Le premier niveau est celui de la minéralogie, à travers le constat de la présence du grenat, ce qui conduit au mode de structuration de la région (composition du socle, conditions de la sédimentation carbonatée), donc à la géomorphologie par la mise en évidence des mécanismes de l'érosion au sein d'une lithologie différenciée. Le second niveau est celui du modelé de pinacle d'aspect déchiqueté, dont l'érosion bénéficie de conditions locales liées à la tectonique du fossé de Saint-Maixent, de manière directe (exploitation de bandes de broyage), comme de manière indirecte (mise à l'affleurement du socle par encaissement du réseau hydrographique en réponse à l'abaissement du niveau de base). On peut de ce fait interpréter ce géomorphosite à la fois au prisme de la géomorphologie dynamique et à celui de la géomorphologie structurale.

De même, le thème géomorphologique majeur concernant le terrain d'Avon, qui repose sur le différentiel de drainage d'origine lithologique, conduit à aborder la question du karst non seulement à partir des formes de dissolution ponctuelles, mais encore en élargissant le propos au rapport avec la fracturation tectonique, sur les plans tant dynamique (modification du système de pentes) que statique (fissuration des calcaires susceptible de guider des conduits souterrains par dissolution). Là encore, la lecture s'établit à deux niveaux, celui de la géomorphologie de terrain et celui de la géomorphologie régionale – à travers la tectonique verticale qui participe de la notion de seuil. Certes, contrairement à ce qui introduit au site de Chambrille, aucun récit légendaire ne permet d'étayer la spécificité géomorphologique du secteur d'Avon et de ses alentours. Mais la démarche est fondamentalement identique : partir de ce qui semble singulier, pour aboutir à la mise en évidence de conditions communes – au total l'approche géographique de terrain.

Conclusion : la mise en exergue du patrimoine géomorphologique, une démarche heuristique

Dans le contexte d'une société diversifiée, à disposition de laquelle la connaissance universitaire doit être déployée, la promotion des objets du géopatrimoine, même isolés et sans caractère spectaculaire, permet d'illustrer la géomorphologie du quotidien : celle qui peut être appréciée à travers les variations de la topographie en ville – cadre de vie d'une part croissante de la population mondiale – ou par les faits culturels et paysagers, comme nos propres travaux l'ont montré par ailleurs, ou encore au gré de randonnées. Cette promotion sert autant la discipline géomorphologique que la connaissance intégrée d'un milieu en particulier, en prenant appui sur les « valeurs additionnelles » de la démarche canonique : valeurs culturelle à Chambrille, écologique à Avon. Si dans le premier cas il s'agit d'une pratique somme toute courante, dans la ligne de la « geomorfologia culturale » édictée par Panizza et Piacente (2003), elle gagne à être examinée dans le second cas. Alors que le patrimoine écologique représentait, jusqu'aux années 1990-2000, un levier presque indispensable à la prise en considération institutionnelle du géopatrimoine, l'exemple d'Avon est ambivalent. En effet, la démarche géopatrimoniale complète le discours institutionnel de promotion à tonalité écologique, mais ne s'appuie pas sur lui en vue d'être déployée en direction de potentiels publics de visiteurs ou de randonneurs, en raison du statut du lieu, fermé. À l'inverse, la démarche géopatrimoniale peut être menée indépendamment de toute considération écologique puisque, précisément parce qu'elle ne concerne pas un géomorphosite ponctuel, elle peut être étendue à l'ensemble des gouffres voisins situés hors de l'enceinte du terrain militaire, ce qui garantit un accès sûr – sous réserve d'exploration ultérieure.

Remerciements

L'auteur remercie l'autorité organisatrice du terrain d'Avon, qui lui en a facilité la visite. À Nantes Université, le travail graphique et cartographique a été pris en charge par Simon Charrier.

1  Ces itinéraires sont balisés par la Fédération française de randonnée.

Bibliography

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Cariou É., Poncet D., Colchen M., Karnay G., Becq-Giraudon J.-F., Lemordant Y., Charnet F., Soyer C., Bouton P., Branger P., 2006. Notice explicative, Carte géol. France (1/50 000), feuille Saint-Maixent-l'École (611). Orléans, BRGM, 132 p.

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Comentale B., 2020 b. Le Roc Branlant de Saint-Estèphe (Massif limousin, France) : un exemple de géomorphosite granitique. In : Ambert M., Cayla N. (coord.), Guide pratique de valorisation des géomorphosites, Chambéry, Presses Universitaires de l'Université Savoie-Mont-Blanc, pp. 206-211.

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Attachment

Notes

1  Ces itinéraires sont balisés par la Fédération française de randonnée.

Illustrations

Figure 1 - Croquis morphostructural du Seuil du Poitou

Figure 1 - Croquis morphostructural du Seuil du Poitou

Photo 1 - La lèvre sud-occidentale du graben de Saint-Maixent, vue de la lèvre opposée en direction du sud-ouest

Photo 1 - La lèvre sud-occidentale du graben de Saint-Maixent, vue de la lèvre opposée en direction du sud-ouest

La rigidité de l’escarpement associé à la faille de Chambrille est notable, ici entre Saint-Maixent (clocher au fond à droite) et Souvigné. Au sud (à gauche), il est échancré par la morsure érosive du ruisseau de Fontfréroux, induite par l’abaissement du niveau de base consécutif au jeu de la faille. Une deuxième échancrure, correspondant au ruisseau de Chambrille, lui succède (à gauche, hors cliché). Le fond du fossé (70 m) est drainé par la Sèvre niortaise ; à mi-pente, les aires boisées sont implantées sur les replats de calcaire lacustre rupélien (90-100 m).

Crédit photo : B. COMENTALE, 2017

Figure 2 - Carte morphostructurale de la partie axiale du Seuil du Poitou (Saint-Maixent et alentours)

Figure 2 - Carte morphostructurale de la partie axiale du Seuil du Poitou (Saint-Maixent et alentours)

Photo 2 - Le rocher de la Dame de Chambrille 

Photo 2 - Le rocher de la Dame de Chambrille 

Il s'agit d'un pinacle rocheux auquel l’érosion, par exploitation des plans de schistosité du micaschiste, confère un profil déchiqueté évoquant une silhouette portant une coiffe

Crédit photo : B. COMENTALE, 2017

Photo 3 - Signalisation touristique : figure stylisée de la Dame de Chambrille

Photo 3 - Signalisation touristique : figure stylisée de la Dame de Chambrille

Crédit photo : B. COMENTALE, 2017

Photo 4 - Panneau implanté à proximité du site de la Dame de Chambrille

Photo 4 - Panneau implanté à proximité du site de la Dame de Chambrille

Il retrace la légende de la Dame de Chambrille à destination des randonneurs et affiche le plan des itinéraires pédestres alentours. Il pourrait être utilisé pour l’affichage du dépliant géomorphologique.

Crédit photo : B. COMENTALE, 2017

Photo 5 - L’escarpement associé à la faille de Pamproux, vu vers le nord à partir du prolongement sud-oriental du fossé de Saint-Maixent

Photo 5 - L’escarpement associé à la faille de Pamproux, vu vers le nord à partir du prolongement sud-oriental du fossé de Saint-Maixent

L’inversion du jeu de la faille d’Exireuil, à regard nord-est et dont l’escarpement associé est visible au premier plan, a ici déterminé un escalier de faille conjointement avec la faille de Chambrille (à gauche, hors cliché). En contrebas, au deuxième plan, s’étend le fossé de Pamproux (90-100 m d’altitude), drainé par le ruisseau éponyme, que souligne une ripisylve. Au-delà de l’escarpement vers le nord, le plateau sommital karstifié (150 m) est couronné par le bois de Soudan (dernier plan).

Crédit photo : B. COMENTALE, 2011

Photo 6 - La doline-entonnoir de La Fosse au Roi, dans l’enceinte du terrain militaire d’Avon

Photo 6 - La doline-entonnoir de La Fosse au Roi, dans l’enceinte du terrain militaire d’Avon

En contraste avec la planéité du plateau sommital, elle est en outre déconnectée du drainage subaérien dans les marnes (à gauche, hors cliché). Ce contraste suggère, sous réserve de recherches plus avancées, l’héritage d’une karstification profonde à la limite entre le bassin de la Sèvre niortaise et celui de la Dive.

Crédit photo : B. COMENTALE, 2021

Figure 3 - Scénario de la genèse du relief dans la partie axiale du Seuil du Poitou

Figure 3 - Scénario de la genèse du relief dans la partie axiale du Seuil du Poitou

References

Electronic reference

Bruno COMENTALE, « Le patrimoine géomorphologique, une introduction aux reliefs de faible énergie. L’exemple du Seuil du  Poitou », Cahiers Nantais [Online], 1 | 2021, Online since 17 January 2023, connection on 27 January 2023. URL : http://cahiers-nantais.fr/index.php?id=1610

Author

Bruno COMENTALE

Géographe, Maître de conférences, Nantes Université, LETG Nantes UMR 6554 CNRS

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