Le Voyage à Nantes : quand l’évènement culturel traduit de nouvelles organisations du territoire

Abstract

L’évènement culturel constitue aujourd’hui un outil largement utilisé par les métropoles pour se positionner dans la concurrence territoriale. Plus que l’étalage de talents artistiques, il traduit alors des intentions politiques avec de larges implications territoriales. Au travers du Voyage à Nantes, grand évènement culturel dont la première édition s’est déroulée durant l’été 2012, se dévoilent ainsi de nouveaux rapports entre métropoles dans la concurrence métropolitaine mais aussi un nouveau regard sur la métropole elle-même. Il s’agira ici, au travers de cet exemple emblématique, de montrer les principaux enjeux territoriaux de l’événement culturel aujourd’hui.

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Mots-clés

Nantes, évènement culturel, projet urbain, concurrence métropolitaine

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Introduction

L’évènement culturel est le fruit d’une création artistique que l’on présente de façon exceptionnelle, dans un temps déterminé et court, dans un lieu défini d’échelle variable, à un large public (Vauclare, 2009). Mais au delà d’une création artistique, il apparaît aujourd’hui souvent comme une création politique. Ainsi, nombre d’hommes politiques locaux semblent s’accorder aujourd’hui, après qu’en milieu rural on ait usé (parfois à outrance) du registre des festivals et des fêtes folkloriques, sur l’idée que là où il y a grande métropole, il doit y avoir un grand évènement culturel. Cela s’inscrit plus largement dans la démarche récurrente des acteurs locaux de lier développement local et politique culturelle, face à la crise de l’industrie.

Il est nécessaire d’analyser l’évènement culturel au regard des ses organisateurs : de l’individu au politique, en passant par le milieu associatif, la diversité des acteurs impliqués se traduit par autant de messages et d’intentions. Dans le cas d’une forte implication politique, une intention d’organisation territoriale à différentes échelles peut alors s’y dessiner : quels peuvent être les enjeux politiques et territoriaux des évènements culturels en milieu urbain ? à Nantes, avec le Voyage à Nantes, l’évènement culturel « politique » agit comme symbole de la concurrence inter-métropolitaine et traduit une révision des rapports concurrentiels à l’échelle nationale et internationale, quand à l’échelle métropolitaine l’évènement sert aux grands projets urbains.

Le Voyage à Nantes : l’aboutissement de 20 ans de mise en récit de la ville

Dans le paysage national évènementiel, Nantes fait référence depuis la fin du XXe siècle, avec notamment les Allumés, la Folle Journée ou encore Estuaire, et c’est dans une logique de « continuité », comme si l’évènement faisait pleinement partie de l’identité de la ville, qu’à l’été 2012 s’est tenu le Voyage à Nantes (VAN). Du 15 juin au 19 août 2012, la Société Publique Locale (SPL) Le Voyage à Nantes, créée en 2011 et dirigée par Jean Blaise, a mobilisé structures, artistes, étudiants, médiateurs et techniciens pour placer des œuvres d’art contemporain, des installations, des performances au cœur de la ville : une quarantaine de stations réparties le long d’un parcours de 10 kilomètres symbolisé par une ligne de peinture rose sur le sol. Il s’est appuyé, en amont, sur une vaste campagne de communication, principalement dans l’Ouest de la France et dans les grandes villes de France et d’Europe. Cet évènement présente, même pour Nantes, des nouveautés : alors que les précédents (Les Allumés & Co, Estuaire) étaient présentés comme des révélateurs (d’un dynamisme, d’une métropole), le Voyage à Nantes (SPL) a la particularité de vouloir créer ex nihilo. L’évènement vise à attirer des touristes sur le territoire nantais, or, si la ville a plutôt bonne image pour le tourisme d’affaires, elle ne se positionne pas encore dans le « Top 5 des villes touristiques » pour l’agrément.

Dès 1989, avec l’accession de Jean-Marc Ayrault à la Mairie de Nantes, on cherche à travailler sur l’image de la ville. Des signifiants sont alors piochés dans l’histoire de la ville, mis en exergue puis inscrits sur différents supports de communication. Du spot télévisuel à la plaquette photographique, c’est avant tout l’idée d’une ville décalée qui est mise en avant, utilisant des référents tels que l’Ouest (dans l’idée « d’être à l’ouest ») en mobilisant la figure des surréalistes (Garat et al., 2005) mais toujours dans une tonalité culturelle. Avec le Voyage à Nantes, c’est une déambulation dans tous les lieux réaménagés par les équipes de Jean-Marc Ayrault qui est proposée, mais aussi un discours qui se présente comme une accumulation de ces référents/signifiants utilisés depuis 20 ans, dans la communication faite autour de l’évènement comme dans les œuvres. Au travers des grands évènements, il s’est agit, pour les politiques comme pour les porteurs de projets culturels, de renforcer cette histoire choisie de Nantes, cette mise en récit de la ville. Aussi, une rapide lecture de leurs intitulés à Nantes permet-elle de voir qu’« être une ville 'allumée' et 'folle' prend alors des connotations positives » (Garat et al., 2005), et, dans cette lignée, la ville est « renversée » (selon le slogan du Voyage à Nantes), avec un glissement perceptible de la ville support de l’évènement à la ville-évènement, ceci visant à donner l’impression que la ville est euphorique continuellement (Gravari-Barbas et Jacquot, 2007).

Villes et évènements : concurrence territoriale et « coopétition »

Si « les grandes expositions universelles, premières manifestations très grand public, à vocation mondiale, avaient pour fonction de magnifier la « civilisation » du pays organisateur et par-delà, ses instances dirigeantes » (Four, 2011), la multiplication des grands évènements est révélatrice du changement d’échelle de la concurrence territoriale : il ne s’agit plus aujourd’hui d’une concurrence interétatique mais, bien entendu, d’une compétition inter-métropolitaine. à ce titre, les Capitales Européennes de la Culture (CEC) mettent davantage en avant des spécificités culturelles régionales plutôt que celles de leurs pays. Avec le Voyage à Nantes, c’est une énorme (et inédite) campagne de communication à l’échelle européenne que s’est offerte la ville de Nantes, montrant à quel point l’évènement est prétexte à communication. C’est aussi tout un système de références et de hiérarchisation qui se met en place : à la manière de « l’effet Bilbao » (la ville constitue un modèle pour les villes désindustrialisées depuis que l’implantation du Musée Guggenheim aurait signé la renaissance de la ville), « l’effet Lille 2004 » (la ville était alors CEC) a fait exploser le nombre de candidats pour les CEC et constitue aujourd’hui une référence et un élément de légitimation pour les porteurs de projets similaires.

La tension entre ville globale et ville locale, inhérente aux métropoles actuelles selon Hervé Marchall (2009), transparaît par l’évènement : avec le Voyage à Nantes, Nantes semble partagée entre cette dimension nationale et internationale et sa dimension locale.

La dimension territoriale de l’évènement, si elle est mise en avant par ses porteurs, reste souvent obscure. Au-delà de la dimension « historique » présentée plus tôt pour le Voyage à Nantes, peu d’aspects permettent d’affirmer une spécificité territoriale : quelques œuvres in situ (fig. 1) et l’appui sur les structures culturelles du territoire constituent les principaux éléments qui peuvent attester d’un lien entre évènement et territoire.

Figure 1 – Divers exemples de stations du Voyage à Nantes

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Cette tension entre ville globale/ville locale pousse les métropoles à faire appel à des artistes de renommée internationale (officiellement pour obtenir un regard extérieur sur le territoire), ceci amenant, inévitablement, des artistes à réaliser des œuvres pour des évènements concurrents.

La proximité de ces rassemblements dessine un nouveau rapport entre les métropoles : au delà de la concurrence, la « coopétition » entre les métropoles fait surface. Ce néologisme, mariant la compétition à la coopération, illustre ce nouveau phénomène d’organisation à grande échelle de la compétition entre métropoles. Ainsi le choix des dates du Voyage à Nantes ne s’est-il pas fait au hasard : la SPL a précipité un peu son évènement pour qu’il ne débute pas en 2013, année de « Marseille Provence 2013 » et le choix d’un déroulement estival aura permis que Lille, porteuse à l’automne de Fantastic 2012 (un rassemblement similaire), apporte son soutien à l’évènement nantais pour l’été, sachant que Nantes ferait de même une fois le Voyage terminé (invitation d’installation, diffusion de la communication réciproque, interview commune des directeurs des structures porteuses).

Le Voyage à Nantes : une symbolisation des projets urbains

La dimension la plus locale du Voyage à Nantes est finalement probablement plus à rechercher dans la mise en scène de la ville. Ainsi, s’il ne laisse que très peu de traces physiques pour sa première édition1, il constitue une bonne illustration de l’aménagement sans constructions majeures : au travers de l’évènement, des œuvres et des documents de communication, c’est tout le projet urbain qui se décline dans le Voyage à Nantes.

Le VAN illustre tout d’abord un rapport centre/périphérie au sein des métropoles. Ainsi, le Voyage à Nantes prend le relai de l’évènement/exposition Estuaire, qui s’articulait à l’échelle de la Métropole Nantes-Saint-Nazaire. En 2012, la dernière des trois éditions d’Estuaire, devenue dès lors une exposition permanente, et la première édition du Voyage à Nantes ont été menées en parallèle. Il s’agit désormais d’un double évènement dont le pilotage artistique est régi par la même structure mais dont les financements et les échelles sont différents. L’évènement partagé, Estuaire, présente 11 de ses 24 œuvres pérennes dans Nantes Métropole, le reste étant réparti dans l’ensemble de la métropole Nantes-Saint-Nazaire. Pour l’évènement de Nantes Métropole (qui est le plus important financeur du Voyage à Nantes, SPL et VAN), trois parcours sont proposés : un « parcours en centre-ville », un « parcours hors centre-ville » et un « parcours hyper centre-ville ». Seules deux communes sont concernées par ces parcours : Nantes, bien entendu, et Paris (« parcours hyper hors centre-ville ») qui devient, ironiquement, la périphérie nantaise. Enfin, au sein même de la ville de Nantes, seuls 5 des 11 quartiers nantais sont concernés et seuls deux d’entre eux regroupent plus de deux « stations » (les quartiers Centre Ville et Île de Nantes). Plus symbolique encore, la cartographie du Voyage à Nantes présente une vision subjective de la ville (fig. 2). Ainsi le « parcours en centre-ville » présente-t-il un centre-ville remodelé, qui rassemble le Centre-Ville actuel et la partie Ouest de l’Île de Nantes, en désaccord avec les cartes municipales (fondées sur les IRIS de l’INSEE), sur la base d’un critère « d’accessibilité », d’après les organisateurs. Cette carte préfigure finalement un projet politique, ce que l’on appelle aujourd’hui le « cœur de Nantes » dans la communication de Nantes Métropole, et qui, d’ici à une dizaine d’années, devrait être officiellement appelé centre-ville.

Figure 2 – La carte évènementielle suggère un nouveau centre-ville

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Ensuite, comme Benjamin Pradel (2007) le suggère pour Bruxelles et Paris, l’évènement pourrait permettre de faire « passer » des projets urbains récents. Or si l’on s’intéresse à la situation des œuvres dans la ville, 80 % sont situées dans des lieux réaménagés sous le mandat de Jean-Marc Ayrault, certaines œuvres occupent même les espaces les plus récemment aménagés, permettant peut-être par l’évènement de les rendre moins conflictuel (voir L’ultime déménagement, fig. 1). Comme pour renforcer cette nouvelle centralité, le Voyage à Nantes accompagne une grande partie des projets de développement urbain actuel. Cet évènement culturel, en présentant de multiples formes de cultures et d’arts (de la botanique aux installations lumineuses en passant par le graff), en ne parlant plus d’artistes mais de « créateurs », fait l’apogée d’une ville créative telle qu’elle est définie par R. Florida et son projet de Quartier de la Création sur l’Île de Nantes.

Enfin, en proposant une déambulation à pied, voire à vélo, c’est aussi une ville « apaisée » qui est figurée. L’évènement agit finalement comme un justificateur d’aménagements urbains, en incitant à la pratique de la marche dans ces espaces « gagnés » sur l’automobile, y mettant, à l’occasion, du mobilier temporaire de détente (voir 1 000 Plateaux, fig. 1), une manière « d’apaiser » les débats suscités par le réaménagement des voiries du centre-ville.

L’événement « politique », comme dans le cas du Voyage à Nantes, nous montre donc de nouvelles organisations territoriales : à l’échelle nationale et internationale, il redessine le rapport entre métropoles dans la compétition territoriale ; à l’échelle de la métropole il est l’occasion de préfigurer la ville de demain pour légitimer les aménagements d’aujourd’hui. Cette capacité urbanistique de l’évènement culturel devrait inciter à réinventer les dialogues entre le monde de l’aménagement et celui de l’évènementiel.

1 Voir à ce sujet, une cartographie des traces : Sur les traces du Voyage à Nantes 2012 (réalisation Zoé Wambergue) : http://goo.gl/maps/r6mCI

Bibliography

FOUR P.-A., 2011. L’évènement, la fête, le festival : repenser les politiques culturelles et territoriales, Grand-Lyon, 40 p.

GARAT I., POTTIER P., GUINEBERTEAU T., JOUSSEAUME V., MADORE F., 2005. Nantes de la Belle endormie au nouvel Eden de l’Ouest, Economica anthropos, coll. Villes, 174 p.

GRAVARI-BARBAS M. et JACQUOT S., 2007. L’évènement, outil de légitimation de projets urbains : l’instrumentalisation des espaces et des temporalités évènementiels à Lille et Gênes, Géocarrefour, vol. 82, no 3.

MARCHAL H., 2009. Identité du citadin. In STEBE J.-M. et MARCHAL H., Traité sur la ville, éd. PUF, pp. 399-460.

PRADEL B. 2007. Mettre en scène et mettre en intrigue : un urbanisme festif des espaces publics, Géocarrefour, vol. 82 no 3, pp. 123-130.

VAUCLARE C., 2009. Les évènements culturels : essai de typologie, Culture études, no 2009-3

Notes

1 Voir à ce sujet, une cartographie des traces : Sur les traces du Voyage à Nantes 2012 (réalisation Zoé Wambergue) : http://goo.gl/maps/r6mCI

Illustrations

Figure 1 – Divers exemples de stations du Voyage à Nantes

Figure 1 – Divers exemples de stations du Voyage à Nantes

Figure 2 – La carte évènementielle suggère un nouveau centre-ville

Figure 2 – La carte évènementielle suggère un nouveau centre-ville

References

Electronic reference

Zoé Wambergue, « Le Voyage à Nantes : quand l’évènement culturel traduit de nouvelles organisations du territoire », Cahiers Nantais [Online], 2 | 2013, Online since 04 March 2021, connection on 30 November 2022. URL : http://cahiers-nantais.fr/index.php?id=1221

Author

Zoé Wambergue

Géographe, étudiante en Master 2, Université de Nantes

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