Mobiliser les habitants autour d’une première phase de concertation active : l’exemple du réaménagement de la place du Pays Basque à Nantes

Abstract

Si les démarches participatives se multiplient aujourd’hui, elles ne permettent pas pour autant de laisser percevoir un ancrage de la culture de la participation sur les territoires. Ce constat serait la traduction de projets menés à court terme, souvent construits sur un même modèle, et qui ne suffisent pas à engager les citoyens de manière durable. C’est sur l’expérience d’une mission de stage, réalisé au sein de l’équipe de quartier Nantes Sud, que se construit la réflexion de cet article. Développée dans un premier temps de concertation active, cette mission ne se caractérisait pas par le recueil d’avis, mais bien par la volonté de mobiliser des citoyens, dans un objectif de création d’un partenariat durable entre collectivité et habitants. La démarche de projet s’est ainsi construite autour de trois grands axes : information, animation et restitution. Cet article est une synthèse d’un mémoire de Licence Professionnelle «Aménagement du Territoire et Urbanisme » de l’IGARUN (Guérin, 2014).

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Mots-clés

participation, mobilisation, espace public, Nantes

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Introduction

S’il est aujourd’hui reconnu et soutenu par de nombreux auteurs et professionnels que la participation renforce la démocratie, en répondant à l’enjeu contemporain de crise de la « démocratie représentative » et se plaçant comme « une fatalité » (Blondiaux, 2008), la question qui se pose désormais est celle de sa mise en application et de sa durabilité. La culture de la participation est en effet aujourd’hui très peu ancrée dans les pratiques citoyennes, malgré un développement conséquent des démarches de concertation ces dernières décennies, notamment dans les projet d’aménagement. Les obstacles à la participation relevés par les chercheurs sont nombreux : forte baisse de la confiance des citoyens envers les politiques, défaut de connaissance des instances ou projets participatifs sur leurs territoires, manque de ressources et de clés de compréhension des logiques de participation, etc. Il paraît alors nécessaire de repenser les démarches participatives impulsées par les collectivités, qui restent souvent construites sur un même modèle, et pour lesquelles un manque d’évolution dans les pratiques ne permet pas de développer une adhésion large et significative des habitants. Le principal défaut de ces démarches restent la difficile mobilisation des habitants. Cet article se place dans cette réflexion et a pour objectif de restituer la logique de construction d’un projet visant à intégrer les habitants d’un micro-quartier nantais à un projet de réaménagement d’espaces publics, en explicitant les enjeux et méthodes identifiés pour permettre sa critique et son éventuel transfert.

1. La volonté politique d’une mobilisation durable des habitants du Clos Toreau

Le micro-quartier du Clos Toreau, intégré au quartier Nantes Sud, est inscrit comme quartier prioritaire depuis 2000 et est aujourd’hui inscrit dans un Contrat urbain de cohésion sociale (Cucs). Centre du quartier, la place du Pays Basque peut être qualifiée d’espace public partagé et d’importance historique et symbolique pour ses habitants. Cette place piétonne accueillait jusqu’alors un centre commercial, mais la démolition de cet équipement oblige à en repenser l’usage.

Dans le temps de la mission de stage a été conduit un premier temps de concertation active, dont l’objet était l’usage ou les usages au(x)quel(s) la place serait destinée. La Ville de Nantes, par le biais de l’équipe de quartier Nantes Sud, a ainsi fait appel à une assistance à maîtrise d’ouvrage (AMO) pour une mission de diagnostic d’usages et de concertation. Mais un deuxième objectif, celui d’engager une dynamique participative à long terme et réunissant un maximum d’habitants du quartier, ne pouvait être rempli par la seule mission de l’AMO. Celle-ci proposait en effet une démarche de participation « classique », par le biais d’ateliers d’habitants, certes qualitatifs, mais à nombre restreint, donc pouvant difficilement instaurer une culture partagée de la participation à l’échelle du quartier. C’est dans une logique de complémentarité et de création d’un dynamisme participatif plus large et durable que la mission qui m’a été confiée a été définie.

Cet objectif de mise en place d’un partenariat conséquent entre collectivité et habitants n’étant que rarement inscrit concrètement dans les projets participatifs, les modèles de démarches permettant son application sont de fait peu nombreux. Il était donc nécessaire de construire une démarche appliquée au contexte et permettant de rassembler des habitants de tout profil, et de réussir à les faire adhérer à la démarche de manière pérenne. La logique de construction du projet s’est ainsi articulée autour de trois grands axes, information, animation et restitution, en tentant de développer des outils originaux permettant de réduire les obstacles à la participation.

2. L’information des habitants comme étape clé de leur adhésion

La communication, « action d’établir une relation avec autrui », joue un rôle essentiel dans les projets de participation, et ce à tout niveau d’échelle et de temporalité (Monseigne, 2009). Pour chacune des étapes, et fondamentalement pour la première étape de concertation active, il est nécessaire de mettre un point de vigilance à la logique de transmission de l’information. Faire passer les bons messages, transmettre les bases du processus participatif, informer de la mise en place et des enjeux du projet d’aménagement, et ce de manière accessible à tous les habitants, sont les premiers objectifs à atteindre pour le bon déroulement de la démarche. En effet, afin de pouvoir avancer dans une même direction, de créer un réel partenariat entre collectivité et habitants pour développer une co-construction de projet optimale, il faut avant tout bâtir une culture commune de la participation (Virard, 2013). Il est également pertinent de diffuser et rendre intelligible le bien-fondé de la participation : introduire et partager le processus de la participation et ses règles de fonctionnement. Cela permet d’une part de donner les moyens aux habitants de s’approprier le processus, donc de s’y intégrer plus aisément, et d’autre part de prévenir sur les tenants et aboutissants d’une démarche participative. Par la création d’un référentiel commun, mais également par l’amélioration de la visibilité des instances, on tend ainsi à réduire la distance entre citoyen, technicien et élu, et à créer une relation nouvelle où l’échange est plus accessible. C’est à partir de ces constats qu’a été élaboré chaque support d’information pour les habitants du Clos Toreau.

Le premier outil développé était non seulement support d’information mais également de participation. Il s’agissait en effet d’un questionnaire (fig. 1), qui informait sur les points clés du projet d’aménagement et proposait de répondre à deux premières questions. Pour pouvoir toucher le grand public, il était important de vulgariser le contenu du message, l’idée de la vulgarisation n’étant pas d’appauvrir ce contenu, mais bien de le rendre plus pédagogique. La forme du questionnaire se voulait également ludique, afin de le rendre attractif au plus grand nombre d’habitants. Diffusé dans les boîtes aux lettres du quartier du Clos Toreau, le questionnaire a rendu visible le projet de concertation à un grand nombre d’habitants. Pour rendre le retour des réponses simples, des boîtes avaient été installées dans la Maison des Confluences, maison de quartier, dans le restaurant intergénérationnel implanté sur la place du Pays Basque, et au Super U du Clos Toreau. Mais les retours spontanés ont été très peu nombreux, ce qui a mis en avant la nécessité de la médiation de ce type d’outil. Cette nécessité s’est confirmée par la suite : la majorité des 110 retours a pu être récoltée grâce à la mise en place d’un événement sur l’espace public, l’événement Place aux échanges , qui se plaçait comme deuxième étape de la mobilisation des habitants.

Figure 1 – aperçu du contenu du questionnaire élaboré

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3. L’animation de l’espace public comme outil d’activation urbaine

Si la médiation et le dialogue paraissent être corrélés de fait à la participation, leur mise en application concrète dans les projets participatifs reste souvent réservée à de petits groupes d’habitants prenant part à des ateliers. Pour se rendre disponible à la discussion ou du moins montrer à tous la possibilité de dialoguer sur le projet de la place du Pays Basque, l’événement Place aux échanges a été développé sur la place elle-même. L’espace public est un endroit où l’on se rencontre, où l’on vit, où l’on découvre en dehors de la sphère privée liée à la famille et au travail. De plus, même s’ils peuvent être de formes très variables, ce sont des lieux où peuvent se créer des dynamiques de vie collective étant donné leur caractère de partage lié à la dimension publique. Proposer une animation, un événement sur l’espace public apporte ainsi deux grands avantages pour la participation : l’accessibilité et la visibilité. Y organiser une action, c’est l’organiser pour tous et à la vue de tous. Et les temps proposés sont propices à la rencontre d’habitants différents. Aussi, si le contenu de ces événements propose de se questionner sur le collectif, le faire-ensemble, l’intérêt général, il est possible d’aboutir à une meilleure participation des habitants, tant sur le nombre de personnes touchées, que sur la durée de la dynamique participative. De surcroît, la mise au débat dans la sphère citoyenne de la production des espaces publics est le gage d’une meilleure appropriation de l’espace par les habitants, dans toute leur diversité, dans le sens où elle permet de fabriquer des espaces de mixité, en s’appuyant sur les besoins des citoyens associés au processus.

Ces quelques arguments permettent de justifier la pertinence de proposer des temps d’animation sur l’espace public dans une démarche participative, et c’est dans ces logiques que Place aux échanges a été construit, autour d’objectifs d’information, de mobilisation, d’échange et de participation. Cet événement a été annoncé par le biais du questionnaire et d’une communication par affiches, et son installation sur l’espace public offrait une visibilité qui a permis de rassembler des habitants de manière informelle. L’idée était également de proposer des supports accessibles et de donner un caractère ludique à l’événement. Il s’est organisé simplement autour d’une installation (photo 1) proposant : des panneaux d’information sur les logiques de participation de manière générale et sur le projet local d’aménagement, un panneau proposant de donner son avis sur une des questions de la concertation et des petits mobiliers en carton (conçus par une association du quartier) permettant de s’installer pour échanger.

Photo 1 – l’installation de « Place aux échanges » sur la place du Pays Basque (quartier du Clos Toreau, Nantes)

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Cet événement a permis d’interpeller des habitants qui ne seraient pas venus spontanément échanger avec l’équipe de quartier. Grâce à un travail de médiation et de pédagogie, il a ainsi été possible de transmettre les grandes lignes et objectifs du projet, mais également de diffuser le questionnaire et d’en récolter une centaine en retour. Le questionnaire s’est avéré être un support intéressant pour amorcer l’échange, qui ne s’est pas centré exclusivement sur la place du Pays Basque et a ainsi permis à des habitants de faire remonter des remarques concernant leur cadre de vie en général. Place aux échanges a donc été l’expérimentation de temps de discussions « informels » entre agents de la collectivité et habitants, que l’équipe de quartier souhaiterait voir se développer de manière pérenne.

4. La restitution, facteur de crédibilité et de durabilité

« La reconnaissance et la réhabilitation de la légitimité démocratique mais aussi de la capacité stratégique des habitants des quartiers apparaissent comme faisant partie des conditions nécessaires pour donner un souffle nouveau aux dynamiques de participation » (Conseil National des Villes, 2012). À l’inverse, l’absence de retour cristallise les sentiments de méfiance et d’instrumentalisation des habitants du quartier et tend donc à démotiver les individus à prendre part à des projets participatifs. En effet, sans retour, le « contrat » passé avec les habitants pour la démarche de participation est rompu, dans la mesure où la collectivité ne rend pas compte de l’utilité de l’engagement des individus, et cela est défavorable non seulement à la démarche en cours, mais également à toutes celles qui pourraient se développer sur le même territoire. La restitution des résultats se révèle être une étape décisive dans l’instauration d’une dynamique participative : elle conforte les participants dans l’intérêt de leur engagement, crédibilise la collectivité dans sa démarche et permet de donner à voir aux non participants le caractère sérieux et la prise en compte de la parole citoyenne. Cette étape se place donc autant dans la clôture d’un premier temps de participation que dans la préparation de l’avenir de la démarche.

Afin de rendre compte de la dynamique créée lors de cette première phase de concertation et de mettre en avant les premiers résultats obtenus, une exposition a été mise en place, dans une même logique d’accessibilité et de valorisation de la participation. Annoncée par une communication par affiches et flyers (photo 2), l’exposition Retour sur le futur, a été visible pendant plusieurs semaines à la Maison des Confluences. Dans ce cadre, chaque étape du projet a fait l’objet d’une présentation simple, récapitulative et mise en image (photo 3). Plus qu’un simple retour, l’idée était de permettre aux habitants intéressés par le projet de pouvoir être intégrés au processus. Par la mise en place de deux outils, le premier permettant de laisser ses coordonnées pour recevoir les informations à venir concernant le projet, et le second de donner son avis sur l’avenir de la place ou de faire une critique de l’exposition ; en définitive, de simples passants ou visiteurs pouvaient s’intégrer à la démarche.

Photo 2 – l’affiche de l’exposition « Retour sur le futur », quartier du Clos Toreau à Nantes

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Photo 3 – exemple de visuel présenté lors de l’exposition à la maison des Confluences, quartier du Clos Toreau à Nantes

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Conclusion : créer les conditions d’une participation durable

Entre cette première étape de concertation et l’aménagement définitif de la place, au moins deux ans vont se dérouler : les participants de cette première phase ne verront le résultat concret de leur participation qu’à ce moment-là. Dans un objectif de création d’une dynamique participative durable, il est donc important de revenir fréquemment vers les habitants, non seulement pour les tenir informés de l’évolution du projet, mais également pour les solliciter à prendre part à d’autres étapes du projet. L’anticipation du temps à venir doit alors se faire en reprenant les trois composantes de l’amorce d’une dynamique participative présentées dans cet article : information aux habitants, animation de l’espace et restitution. Et pour qu’une telle dynamique soit durable, il faut sans cesse répéter ce cycle (fig. 2).

Figure 2 – instaurer une dynamique participative durable par la répétition d’un cycle

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Les projets d’aménagement n’appelant pas à une concertation continue, certains cycles ne seraient pas des étapes de participation mais plutôt des étapes de ce que certains appellent « gestion de l’attente ». Cette dernière consiste à faire vivre l’espace en construction pour maintenir une relation de collaboration entre la collectivité et les habitants, enrichir une culture commune du territoire et de la participation et faciliter l’appropriation de l’espace.

Elle s’appuie notamment sur l’animation, mais ne doit perdre de vue ni l’information (au moins sous forme de communication de l’animation et de diffusion d’informations sur l’évolution du projet), ni la restitution. La restitution peut également être brève, mais doit laisser voir ce qui a été fait pendant l’animation. En ce qui concerne la forme d’animation à proposer, il semble cohérent d’élaborer des projets d’événements ou d’actions en lien avec les thématiques de la co-construction, de l’aménagement de l’espace public, de la citoyenneté, etc.

Le résultat de la démarche construite sur le Clos Toreau est globalement positif, mais il est difficile d’apprécier aujourd’hui sa réussite ; il n’est pas possible en effet de caractériser dès maintenant la dynamique participative créée. La mise en place de projets participatifs doit se penser dans une dynamique à long terme, afin de pouvoir créer un cercle vertueux de la participation citoyenne, et la mobilisation citoyenne est un objectif trop peu souvent valorisé dans les cahiers des charges et pourtant impératif pour favoriser ce caractère durable de la participation.

La participation ne doit cependant pas être vue comme une fin en soi. Elle doit elle-même se placer comme composante d’un objectif plus large d’amélioration de la qualité de vie des habitants d’un territoire, par l’aménagement d’un cadre de vie et la mise en place de politiques répondant au mieux aux aspirations de tous les citoyens. Elle contribue également à l’amélioration de la démocratie et doit ainsi être considérée comme la priorité de toutes les politiques de développement du territoire, quelle qu’en soit l’échelle.

Bibliography

BLONDIAUX L., 2008. Le nouvel esprit de la démocratie, Paris, Éditions du Seuil, 110 p.

Conseil National des Villes, 2012. La démocratie locale et la participation des Habitants, Avis du Conseil National des Villes, note synthétique, 44 p.

GUÉRIN L., 2014. Comment amorcer une dynamique de participation des habitants d’un quartier à un projet d’aménagement local ?, l’exemple du quartier nantais du Clos Toreau, IGARUN, Université de Nantes, mémoire de licence professionnelle ATU, 53 p.

MONSEIGNE A., 2009. Participation, communication : un bain sémantique partagé, Communication et organisation, no 35, pp. 30-46.

VIRARD M., 2013. Les professionnels de la participation citoyenne, des acteurs au service d’un nouvel idéal de la démocratie, le cas du cabinet de conseil MUSE D. Territoires, Université Paris 1, mémoire de Master 2 professionnel CIAHPD, 103 p.

Illustrations

Figure 1 – aperçu du contenu du questionnaire élaboré

Figure 1 – aperçu du contenu du questionnaire élaboré

Photo 1 – l’installation de « Place aux échanges » sur la place du Pays Basque (quartier du Clos Toreau, Nantes)

Photo 1 – l’installation de « Place aux échanges » sur la place du Pays Basque (quartier du Clos Toreau, Nantes)

Photo 2 – l’affiche de l’exposition « Retour sur le futur », quartier du Clos Toreau à Nantes

Photo 2 – l’affiche de l’exposition « Retour sur le futur », quartier du Clos Toreau à Nantes

Photo 3 – exemple de visuel présenté lors de l’exposition à la maison des Confluences, quartier du Clos Toreau à Nantes

Photo 3 – exemple de visuel présenté lors de l’exposition à la maison des Confluences, quartier du Clos Toreau à Nantes

Figure 2 – instaurer une dynamique participative durable par la répétition d’un cycle

Figure 2 – instaurer une dynamique participative durable par la répétition d’un cycle

References

Electronic reference

Lisa Guérin, « Mobiliser les habitants autour d’une première phase de concertation active : l’exemple du réaménagement de la place du Pays Basque à Nantes », Cahiers Nantais [Online], 1 | 2015, Online since 05 March 2021, connection on 05 December 2021. URL : http://cahiers-nantais.fr/index.php?id=1337

Author

Lisa Guérin

Étudiante, Master 1 Géographie et Aménagement, Université d’Angers

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